Sketches of Gwaien

 

Si tu veux le meilleur, tu dois être prêt à payer le prix ultime. Ce n’est pas tragique de mourir en faisant ce que l’on aime.
Bodhi - Point Break

A chaque fois que l’on recherchait la sensation ultime, l’instant de la victoire était ressenti comme n’ayant aucune saveur. Au bout du compte, l’adversaire – la réalité qui vous renvoie votre regard –, c’est la mort.
Yukio Mishima – Le soleil et l’acier

 

Sketch #10

Un rayon de soleil. Je me mets en branle pour une session. Le temps d’arriver sur le spot, il refait gris. Il y a du vent offshore et c’est le chantier. Deux mecs et leurs trois ados sont déjà à l’eau. Soudain, un des pères crie. Là, regarde, va prendre l’appareil photo. Ya quoi ? Je me prends trois vagues pleine face en essayant de repérer l’objet de tous les intérêts. Je me retourne et là je vois la grosse tête d’un ... PHOQUE à une vingtaine de mètres dans le bouillon.
Pensée un. Ah mais X, t’es là (NdA : pour préserver la e-réputation du père de mon filleul, je l'appellerai X, déjà que là, je vais prendre cher) ! Et je me marre tout seul.
Pensée deux. Dans la foulée. Heureusement que je n’ai pas mis ma combinaison d’hiver couleur veau marin. Le phoque se rapproche à moins de 10 mètres.
Pensée trois. C’est agressif un phoque ? Pourquoi je n’ai jamais rien écouté en Sciences-Nat ? Il pèse combien le morceau, au moins 150 kilos ? Cà mange du poisson mais est-ce que çà ne prendrait pas une jambe palmée pour du Saint-Pierre ? Y a-t-il déjà eu quelque part dans le monde des attaques mortelles de phoque ? Réfléchis bordel. Parce que bon, tué par un requin à la Réunion, soit. Ou par un morceau de M51 qui te tombe sur la gueule, passons. Mais tué par un phoque, putain, la honte. T’imagine les titres dans les journaux : UN BODYBOARDER TUÉ PAR UN PHOQUE EN BAIE D’AUDIERNE.
La version Ouest-France. Un vacancier de la Région Parisienne pratiquait le Bodyboard en baie d’Audierne lorsqu’il s’est fait sauvagement attaqué par un phoque à moins de vingt mètres de la plage. Les témoins présents n’auront rien pu faire pour le sauver. C’est la première attaque mortelle de phoque dans notre région qui survient malheureusement à l’approche de la saison estivale. Il laisse derrière lui une femme et neuf enfants, dont le dernier a à peine 14 mois. Une messe, en latin, sera dite ce jour à 16 H en la chapelle Notre Dame des Naufragés.
La version du Télégramme de Brest. Ivre, il descendait une vague à vive allure lorsqu’il percuta un phoque au lieu-dit de la plage du Cabestan. Le ton monte rapidement entre les deux protagonistes de l’accident et, sans doute par incompréhension réciproque, en viennent aux mains. S’en suit une violente bagarre essentiellement sous-marine au dire des témoins. Toujours est-il que le corps déchiqueté du bodyboarder est rejeté sur la plage alors que le phoque prend la fuite. L’enquête a été confiée au SRPJ de Brest et la Gendarmerie Maritime a déployé d’importants moyens matériels et humains pour retrouver le phoque en cavale. La défaite à domicile du Stade Brestois, le condamnant à la descente en Ligue 2, clôturera cette bien funeste journée pour le département.
Pensée Quatre. Je suis en Bretagne, au mois de mai et je nage à côté d’un phoque. Nan, mais allo quoi ! Je me les pèle. Bon allez. Encore une bonne vague et je me casse.

Si tu veux le meilleur, tu dois être prêt à payer le prix ultime. Ce n’est pas tragique de mourir en faisant ce que l’on aime. Enfin de là à se faire bouffer par un phoque …

Sketch #9

Je devais être contrarié à ce moment-là, car j’ai entamé ce week-end de Pâques en me rachetant une nouvelle board. Surnuméraire naturellement. Surtout pour un Panamien. Mais une RIP Concept 41 pouces, tout de même. Alors je ne pouvais vraiment pas louper çà. Ainsi, me voilà armé pour attaquer ce week-end de rassemblement des amis Bretons pour un Spring Break, quoi qu’en version familiale. Le dimanche matin, j’arrive à extirper Johnny et Bunker du troupeau pour aller tâter du plan d’eau. Pas très beau. Quelques vagues, pas très grosses, pas très fréquentes. Idéales pour une reprise. Bien équipé, l’eau ne parait même pas froide. Première vague, tranquille. Les sensations sont là. La confiance revient doucement. Seconde descente de vague et paf, crampe au mollet. Le Néo-Zed rouge de la veille au soir est descendu d’un coup. Arrivée en bord de plage pour se remettre debout sur ses jambes et ainsi purger les effets du jaja. Et les vagues s’enchainent. Le soleil arrive. Et putain, çà fait du bien. Echange de planches avec la 44 pouces de Bunker. Du coup, çà décolle moins bien. Genre veau marin. J’dis çà, j’dis rien. Enfin, tu vois ce que je veux dire. Bref, une heure de set. Pas plus. Il ne s’agirait pas de croire que je tienne la forme. Mais Angelo Pappas, il déclare solennellement la saison ouverte.

Si tu veux le meilleur, tu dois être prêt à payer le prix ultime. Ce n’est pas tragique de surfer après avoir picolé un vin à 14 °. Ouais OK, 15 °. Mais pas plus.

Sketch #8

Gwendrez, sous un grand soleil. Eau turquoise. Vagues d’un bon mètre cinquante mais peu puissantes. Bonne chaleur pour une fois. Je surfe avec Tino. On s’éclate. Juste bien pour notre niveau. Alors, on enchaine les take-off. Avec les palmes. Aussi avec les bras quand çà ne pousse pas assez. J’ai vu faire çà par des gamins à Fortaleza. Et puis quand on sort de l’eau, gavé, on a certes la banane, mais on se rend compte qu’on est rincé. Les sinus aussi, cela tombe sous le sens. Les trapèzes, normal avec les moulinages à répétition. Le dessus des pieds, bon OK soit, avec les palmes. Et puis, il y a des muscles, ou je ne sais pas quoi, disons sur le flanc, entre les abdos et les lombaires. Et là, ils sont d’une raideur. A marcher comme un Robocop d’opérette. Et çà persistera plusieurs jours. Le sport de toutes les courbatures.

Si tu veux le meilleur, tu dois être prêt à payer le prix ultime. Ce n’est pas tragique de souffrir en faisant ce que l’on aime.

Sketch #7

Un dimanche matin d’été, sans soleil, 9 H. Trois jours déjà que tu attends que la mer de la pointe Bretonne abandonne sa lassante attitude Lémanique. Tu tapes de la patte, les naseaux fumants. En plus tu repars le soir même. Les vagues sont poussives. Un peu plus de 50 cm. Tu te rappelles une session à Locquirec avec Maëg où tu as fait une heure de route en 4x4 pour patauger dans des vagues de 30 cm. Un moment tu t’es même demandé si tu allais réussir à te mouiller les cheveux. Avant d’aller bouffer au restaurant. Bilan carbone, lamentable. Bilan énergétique, avec les félicitations de ton bide. Bilan bodyboard, la leçon du jour c’était que quand tu débutes tu as tout intérêt à aller à l’eau quelles que soient les conditions. Alors, ce dimanche matin, sans soleil, à 9 H 15, tu décides d’y aller. Pendant que tu surfes, les vagues auront grossi un peu, le soleil sera apparu et tu finiras tes presque 2 heures de set avec un grand sourire. Une jeune Hollandaise vient te saluer.

Si tu veux le meilleur, tu dois être prêt à payer le prix ultime. Ce n’est pas tragique de surfer quand il n’y a pas trop de vagues.

Sketch #6

Une plage, sous un grand soleil. Eau turquoise. Vagues d’1 mètre. Un frère et une sœur. Lui a 10 ans. Elle, 7. Lui, aime le foot, l’OL et le Stade Brestois. Un gars, quoi. Elle, aime la danse et ses copines. Une fille, donc. Il y a une planche de bodyboard, shapée au début des années 90, en rab, rien que pour eux. Aucun des deux ne veut essayer. Les adultes surfeurs font leur session. Top. Elle, a trouvé çà drôle. Elle, est curieuse. Elle, prend la planche. Elle, la jette sur le sable. Et Elle, saute dessus, un peu comme en skim. Elle, prend une pose de vraie surfeuse. Elle, s’éclate. Lui, devient intéressé. Lui, prend la planche. Lui, part à l’eau. Lui, s’éclate en se faisant pousser par les vagues. Lui, a choppé le virus. Elle, a trouvé l’eau trop froide. Transmission.

Si tu veux le meilleur, tu dois être prêt à payer le prix ultime. Enfin, si tu peux laisser ta sœur tester avant …

Sketch #5

Il fait beau. Pour un été. A défaut de faire vraiment chaud. La mer est haute en fin de matinée. Tu vas à Trescadec, la plage d’Audierne, tranquille, pour une baignade. Les joggeurs – genre, pour ces vacances, j’ai décidé de faire du sport - lacèrent la plage de leurs allers et retours patauds, puisque dans le sable. Quelques vieilles se font dispenser un cours de Qi Gong. Cà me dirait bien ce truc. Tout sauf la course à pied, en fait. Peu de monde à l’eau. Bref. A un moment, il faut y aller. Tu as mis ton maillot de bain en lycra polaire, genre cycliste. Parce que, bon, tu un patrimoine à protéger. Tu entres dans l’eau. Tu as froid aux pieds. Tu relèves les coudes, instinctivement, à titre préventif. Les jambes. Le sang circule bien. Cà se sent. Comme il y a quelques rouleaux, tu te retrouves rapidement mouillé jusqu’en haut du torse. Et là, tu te dis que c’est gagné, que finalement tu as fait du cinéma pour rien. Ce qui, en plus et de toute façon, n’est pas du tout ton genre. Donc, tu mets les bras. Et là, çà fait mal. Pourtant, merde, les bras ! Alors que tu ne sens déjà plus trop tes mains, tu décides de mettre la tête. Mais là trop c’est trop. Alors tu enchaines quelques mouvements avec la fluidité d’un chat qui apprend à nager. Et tu restes 20 minutes dans l’eau, histoire de. Mais tu ne sais plus histoire de quoi. Ton cerveau est congelé. Au final, ta chair de poule passera au bout de 2 heures.

Si tu veux le meilleur, tu dois être prêt à payer le prix ultime. Ce n’est pas tragique de se baigner dans une eau à 14 °C. Ouais OK, 15 °C. Mais pas plus.

Sketch #4

Je pars rider à Trez Goarem. Mes parents veulent m’accompagner. Comment expliquer çà simplement ? Mes parents y faisaient du camping sauvage et m’y ont emmené la première fois … quand j’avais un an et demi. J’y draguais très précocement la Hollandaise sous l’œil photographique et néanmoins attendri de mon père. Alors, forcément. Arrivés là-bas, Pap veut essayer le bodyboard. Mouais. Les néo-retraités çà osent tout. C’est même à çà qu’on les reconnaît. Mum prend mon appareil photo. Il n’y en a pas un qui a son matos aujourd’hui, ou bien. La session démarre. J’enchaine quelques vagues, qui ne sont franchement pas trop dures. Mais bonnes sensations. Du plaisir. Je jette un œil du côté du daron. Cà patauge. Et çà patauge. Distillation de quelques orientations. Mais une planche de 40 pouces çà n’est pas l’idéal pour son gabarit quand on regarde les grilles standards. Voilà, je vais dire çà simplement comme çà. Du coup, fin du set paternel au bout d’une demi-heure sans départ au surf. La transmission inversée présente décidément quelques limites. Mais il restera content d’avoir essayé. Même s’il ne recommencera vraisemblablement pas.

Si tu veux le meilleur, tu dois être prêt à payer le prix ultime. Ce n’est pas tragique de surfer avec ceux que l’on aime.

Sketch #3

En plein cœur de l’hiver. Un banc seul, tourné vers la mer et la langue de cailloux de l’île aux vaches. Pas de vague, pas de surfeur. Juste l'immensité de la mer à regarder. Comme on materait la télévision. Avec une seule chaine. TV Pen Ar Bed. Le bout de monde. La dernière terre avant l’Amérique comme le proclament certains supermarchés. Par très bonne visibilité psychotrope ou lysergique, il parait qu'on voit le département voisin. La Guadeloupe. Gwaien, Gwada, s'il fallait encore apporter une preuve supplémentaire. On pourrait aussi ajouter une certaine nonchalance partagée. Mon esprit s’évade vers un sunbed bien orienté sur le soleil couchant rougeoyant les éoliennes d’une plage paumée du Nordeste Brésilien. Mais le putain de Nordet a raison de mes rêveries contemplatives et tropicales. Retour au principe de réalité.

Si tu veux le meilleur, tu dois être prêt à payer le prix ultime. Mais si tu peux sauver tes oreilles en mettant un bonnet …

Sketch #2

Une fin de janvier en Bretagne. Assez classique. Quelques jours de congés à Audierne pour écluser le reliquat de RTT comme tout bon salarié moyen. Congés que d'aucun qualifierait de retraite spirituelle. Genre, mon curé chez les Capistes. Je n’ai pas bien vu le côté spirituel, je cherche encore, mais, allez, va pour la retraite. Articulée autour d’un Tro Cap-Sizun introspectif. Qui passe de manière incontournable par Trez Goarem. Eternel ravissement répété du sable blanc, des couleurs de l'eau, des vagues protéiformes. Une plage tropicale froide. C’est toujours bien à Saint-Tugen, comme je l’ai entendu proclamer par les locaux. Un mec et son chien ont le bon ton de se balader plus loin dans les dunes, me laissant la plage pour moi seul, battue par l’inénarrable Nordet et un froid de canard. Je suis au complet, seul avec moi-même. Le paysage ultime. Le rêve absolu de la liberté. La prison de la solitude. Cette plage déserte, vide, comme l'incarnation de mon ghetto mental. La quête aboutie d’un Graal stérile. C'est çà. C'est exactement çà. J'y suis. L'explication est là. A portée. Foudroyante.

Si tu veux le meilleur, tu dois être prêt à payer le prix ultime. Et la solitude, c’est juste la liberté qui présente la note.

Sketch #1

Un début août en Bretagne. Je pars de Saint-Brieuc sous les gouttes. Assez classique. Boy I think you've come home. Quintin, crachin. Open up the door and step inside. Saint-Nicolas du Pélem, bruine. So many people who feel the way you do. Rostrenen, averse. Your sweetest dreams have always been denied. Carhaix, grain. Lock the past into a box and throw away the key. Châteaulin, saucée. And leave behind those days of endless night. Cast, ondée. Everyone is waiting. Plonévez-Porzay, brouillasse. Everyone is hearing. Douarn’, flotte. Step out of the woods into the light. Confort-Meilars, rien. A l’épreuve de confort, tu gagnes un peu de répit. Everybody loves you here. Pont-Croix, c’est reparti sous les giclées. Everybody loves you here. Audierne under the rain. Chouette. Un bon début. Mais l’important n’est-il pas de bien gérer les étapes de transition ?

Si tu veux le meilleur, tu dois être prêt à payer le prix ultime. Ce n’est pas tragique de conduire sur des départementales approximatives en chantant sous la pluie.

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