Meltem Hurlant

 

ou la colère des Dieux

Prologue

Depuis plus de 2 ans, mon ami Philippe me tannait pour mener une croisière. On a repoussé, on a repoussé. Et puis, au retour du dernier raid Thaïlandais, il a fini par poser une date, la dernière semaine d’août 2009, choisir un lieu, les Cyclades, appeler Anne-Marie, la ‘Dame de chez Moorings’, pour réserver un voilier, un Sun Odyssey 45, choisir son équipage (Himself, Chantal, Christine, Richard, Franck, Elodie, Erge, myself), entre disponibilités et famille, et finalement désigner un manager sportif genre Tabarly tendance parachutiste, un skipper donc, moi. Je lui ai réservé naturellement le capitanat en retour.

Athènes, épisode I

Première journée. Lever trop tôt pour prendre l’avion. Arrivée Athènes vers midi. Taxi pour le Novotel. Découverte de la piscine sur le toit avec vue imprenable sur l’Acropole. Première prise de contact avec la réalité autochtone : Ouzo, Mythos, Gyros, salades grecques. Virée dans la Plaka. Tour de l’Acropole en petit-train. Apéro. Diner dans le lacis des petites rues. Gigandes et porc Souvlaki au Psaras. Tournée de Metaxa du patron. On est déjà repérés. Retour hôtel par la rue Sokratous avec ses putes blacks dans le haut de la rue et ses camés dans le bas. Sacré Socrate. Baignade nocturne mais Mister, Forbidden. Caïpi. Dodo.

Seconde journée. Visite incontournable de l’Acropole avec une horde de touristes puis plus calmement de l’Agora. Après-midi détente à la piscine. Virée dans la Plaka pour des courses folkloriques qui se transforment en achats de fringues pour homme. Comme quoi, on a bien fait de venir à Athènes. Diner en terrasse à l’hôtel.

Day 1

C’est là où les Athéniens atteignirent. Taxi pour la marina et premier contact avec le bateau, baptisé Amorgos Blue. Mouais, c’est gros quand même un 45 pieds. On va faire les courses pour compléter le pack de base acheté via Moorings. Ce qui se résume à 20 litres de pinards, du gin, de l’ouzo, de la Cachaça et 5 fruits et légumes, dont des citrons. Perception du Sun Odyssey 45. Inventaire. Explications ultra-rapides du technicien : l’électricité, les instruments, le circuit d’eau et les pompes, les disrupteurs, le moteur, le guindeau, rien sur les voiles et basta c’est fini en 10 minutes chrono.

Avec 2 heures de retard pour cause d’attente de la livraison des courses, on peut enfin partir vers les 17 heures, en direction du cap Sounion. Il n’y a pas trop de vent au départ, et on engage une configuration moteur et génois. Gaël, la GV ? Bôf, on prend en main le bateau, çà ne va pas nous faire gagner grand-chose et il faut qu’on arrive avant la nuit. Et puis, ce n’est pas plus mal car çà cartonne nettement plus sur la seconde partie du trajet. Les feux qui détruisent les alentours d’Athènes colorent le ciel d’un jaune sombre, beau et inquiétant. Le coucher de soleil, qui prend une teinte fuchsia profonde, est magnifique, un des plus beaux que j’ai vu depuis longtemps. Un de ceux qui donne envie de déclarer des conneries définitives et ampoulées à sa femme. Je dis çà mais je suis assez préservé. Mouillage à Sounion vers les 20 heures au pied du temple de Poséidon à qui nous dédierons une petite prière. A l’apéro dinatoire, on sait qu’on est entré de plein pied dans notre croisière.

Day 2

Réveil vers les 3 heures du matin grâce aux rafales à plus de 35 nœuds qui balaient le plan d’eau et font siffler drisses et haubans. L’ancre a chassé d’une bonne longueur de bateau. La situation est stable et pas désespérée. Tout va bien. Recouchage. Visite matinale du temple. A 13 heures, et après un rapide en-cas, on part au moteur vers Kéa. Et là, passé le cap, on se prend un bon F7 bien établi avec des rafales à plus, particulièrement lorsqu’on passe devant le détroit entre Sounion et Makronissos. Des vagues de 2 m et quelques creux surnuméraires à 3. Je n’ai pas spécialement l’impression d’avoir sous les pieds un bateau de 13,38 mètres et de 10 tonnes. On se fait cartonner la tête, au moteur, bon plein, si je puis me permettre de le dire comme on n’a pas de voile hissée. Au fait, Gaël, la GV ? Tu trouves qu’on ne gite pas assez ? L’équipage, bien planqué sous la capote, commence à comprendre aux mimiques du skipper le niveau des conditions de mer. Sourcils froncés et concentration, moyennement chaud, c'est-à-dire à peu près tout le temps. Lèvres pincées dans un léger rictus tirant vers la gauche, très chaud. Fléchissement des genoux, grosse vague avec risque de se faire rincer. Tournage rapide du buste avec abaissement de la tête, rinçage. Après 3 heures de supplice, on arrive dans la baie de Vourkari. Il n’y a plus de vague et le vent y est moins nettement sensible. On attaque notre première manœuvre pour se mettre cul à quai avec Phil aux manettes. La première tentative, menée sous les encouragements vocifératoires d’un pêcheur Grec qui trouve qu’on mouille trop long, se solde par un mouillage pas droit qui nous fait porter sur le bateau voisin tenu par des Anglais à l’accent Australien, mais la seconde manœuvre est couronnée de succès. Les Anglais à l’accent Australien chipoteront encore un peu mais bon, à un moment, il faut arrêter de faire chier les marins. Après tant d’émotions consécutives à ce dur après-midi et à cette toute première manœuvre de port réussie, on file au premier bar pour un écluser une bière. Comme dirait une amie, on commençait à avoir sérieusement le séchon. Erge nous fait sa Fortune Teller aux cartes. Je commence par tirer une dame de cœur, le reste de ma fortune fut à l’avenant. Repas de type gavage chez Aristos. Bonne adresse.

Day 3

Petit-déjeuner dans un bar. Chacun se relaie aux toilettes dans un cérémonial silencieux. Pourtant, on a quand même pris un voilier avec 2 blocs douches / toilettes ... La météo annonce beaucoup de vent se renforçant l’après-midi. Je pars checker le plan d’eau sur les hauteurs. Et effectivement, à 9 H du matin, la mer est déjà blanche de moutons. Lors du briefing, on se dit que ce n’est pas la peine d’y aller, qu’on n’est pas là pour se faire chier, qu’on est en vacances. La journée sera off de nav. On réajuste le reste du programme initialement élaboré un lendemain de fête chez Philippe & Chantal, en se disant que ce n’est pas la peine de descendre trop au Sud car il va falloir remonter contre le Meltem. On fera donc une croix sur Sifnos, Antiparos, Paros, Naxos. Finalement, journée glande à la plage pour tout le monde. Repas du soir dans une Taverna sur la plage.

Day 4

Direction Kythnos de bon matin. C’est à peu près calme. Bon, Gaël, la GV ! On voit à la pointe ! Et là, on découvre que sous le vent ce n’est pas spécialement plus abrité qu’au vent des îles, le Meltem ayant la bonne idée de monter sur les collines des iles et de s’accélérer sur la descente. Arrivée musclée sur Loutra avec beaucoup de vagues venant de l’arrière, très courtes et très creusées. Au port, Phil prend le lead et on réalise la manœuvre en 2 fois, une fois mouillage trop court et la seconde est la bonne. Recharge en eau et en électricité. Il fait beau, c’est cool, on est bien protégé, le village est sympa. Petite ballade. Baignade. Aller et retour en taxi à l’autre bout de l’île pour tirer du cash. On profite du voyage pour mater les paysages sympathiques de l’intérieur de l’île et discuter foot avec le chauffeur. Au passage, c’est dingue que le PSG soit encore aussi connu, parce que bon, depuis dix ans, on ne les voit plus sur la scène Européenne. Ce qui délecte nos 3 gars du 78. En rentrant au port, on regarde les autres bateaux manœuvrer et on se dit qu’on n’est pas si mauvais que çà. Pas extraordinaire mais pas si mauvais. Repas sympathique, non je ne dis pas çà pour la serveuse, dans une Taverna sur la plage. Dernier godet dans des canapés au bord de l’eau.

Day 5

Direction Ermonpoli sur Syros. Au près et au moteur, on se refait taper la tête par le Meltem. Au bout de 4 H 30, on passe le cap Nord de Syros et on abat vers la capitale des Cyclades. Génois et coupage du moteur. Ah oui, tiens, c’est une première. Bon, Gaël, la GV ! On arrive dans 2 milles. On fait un tour à la recherche d’une marina au sud de la baie qui s’avère être plus ou moins à l’abandon, du coup on se dirige vers le fond du port au cœur même de la ville. On attaque tranquillement la manœuvre mais le vent est sensiblement travers ce qui nous fait dériver par rapport à notre mouillage. On reprend tranquillement, sur la base désormais coutumière que la seconde est la bonne. Mais en remontant l’ancre, on se rend compte qu’on a pris celle d’un voilier Grec voisin. Décrochage des ancres. Point technique. Vous passez un bout dans celle que vous avez pêchée, vous redescendez votre ancre et vous lâchez l’autre. La deuxième manœuvre est donc la bonne, notamment grâce au guidage d’un plaisancier Français. Après tout ce bordel qui nous aura pris, au bas mot, une bonne heure, on se rend compte qu’il y a pas mal de ressac, que le vent est traversier et assez fort, que les chaises des Tavernas sont à un mètre du bord du quai, nous donnant l’impression que le resto est dans le cockpit. Flambée généralisée d’agacement. Ballade détente dans Ermonpoli. Découverte du meilleur Gyros sandwich de l’épopée sur la place du musée. Ballade en petit-train. Le plus pourri que j’ai jamais pris. A fond pour aller de l’autre côté de la baie, faire demi-tour en face des lumières de la ville et retour à fond. Nimporte Nawak.

Day 6

Le matin, Erge nous quitte et part naviguer sur des engins plus civilisés, quoi que plus commerciaux, avant de rentrer à Londres. Et nous, les survivants, objectif Mykonos dans des conditions toujours pareilles, au près et au moteur, les oreilles bien collées par le Meltem, ou bien décollées, çà dépend comment on se positionne. Bon, Gaël, la GV, parce que là quand même ! (…) ! A l’arrivée, on se fait cartonner la tête. Le passage sous le vent du cap au Nord de Mykonos est musclé. Il y a du ferry de toute taille qui converge vers Mykonos. On se sent petit. Alors pour se détendre avant l’action, les blagues inénarrables fusent : la manœuvre de port à Mykonos, on la fait à la voile ou à la vapeur ? Chantal se voit attribuer un diplôme pour son passage des Mykonos Hurlantes. Et chicchic, chicchic.

A l’entrée du port, on se faufile derrière un ferry qui réalise un demi-tour, sur place. Il y a énormément de vent et le port est finalement très petit. On n’arrive pas notre première manœuvre de port, de peu. En repartant, on se rend compte qu’on a pris l’ancre du voisin. Qui gueule comme veau. Un Rital. Une Allemande tente de nous aider. Je vous passe les détails mais, à la fin de la cinquième tentative ratée, on va se mettre parallèle au quai face à celui des Ferries sur les conseils et avec l’aide d’un Anglais sympathique. Je n’ai jamais vu un port aussi pourri. Avec Phil, nous sommes épuisés par toutes ces manœuvres. En plus, le ventilo bloqué en permanence sur F7 nous fatigue, nous abrutit. A nous rendre fou. Pendant qu’on bouinait à faire des ronds dans l’eau, un paquebot Costa croisière s’est mis au mouillage à 300 m de nous. C’est gros quand même de près.

Un peu de repos puis visite de Mykonos. En me baladant, je crois que j’y ai trouvé ma future maison. Avec tonnelle au premier pour les déjeuners et la sieste et terrasse sur le toit pour les apéros / diners en regardant le soleil se coucher sur la mer. A vue de nez, 4 chambres. Parfait. 

Apéro en regardant le coucher de soleil au Kastro Café, juste au bord de l’eau. Diner dans une Taverna indiquée par le patron du café, que nous avons baptisé Fidel … et oui, je crois qu’on n’en a pas loupé une ce jour là. Cocktails très chers à l’Astra. Retour en noctambus au port pas trop tard.

Day 7

Dernier jour de croisière qui se termine sur la côte Ouest de Syros à Finikas. En s’éloignant de Mykonos, il y a globalement moins de vent. En glandant moteur et génois, de bons gros dauphins viennent nous voir de près. Tout le monde se réveille. Bon, Gaël, la GV ? OK, je prends la barre et on envoie. Et là, on a les 2 voiles hissées et pas de moteur. Oui, vous avez bien lu. Enfin, le plaisir complet de la navigation à la voile. Phil barre le portant et moi le près, passé le cap Sud de Syros. De fait, comme une libération d’un besoin trop longtemps réprimé, j’envoie une série de virements de bords pour contrôler un Class America Néo-Zélandais imaginaire. Quel bonheur !

Arrivée à Finikas sous les yeux du représentant Moorings. Nous sommes tous très concentrés, très sérieux, un peu scolaires. On réussit correctement la manœuvre, aidé en cela par le peu de vent et une mer plate. Et force gestes du représentant sus-cité. 

On fait l’inventaire le soir pour se rendre compte qu’il nous manque un coussin de pont. Tarif 50 euros. C’est du foutage de gueule mais bon, avec les 2-3 petits trucs qu’ils ont oublié de regarder, on dira que c’est correct pour l’ensemble de notre œuvre.

Je rends mon tablier de skipper avec un équipage et un bateau en entier, et enfile ma tenue pour notre soirée blanche de clôture de croisière. L’équipage de l’Amorgos Blue promène sa classe dans les rues pas franchement animées de Finikas. Finalement, on opte pour une Taverna dont la cuisine est réputée dans toute l’île voire dans toutes les Cyclades et où même Georges Bush Père est passé. Mouais, sans plus. Cependant, j’aurai goûté courageusement la saucisse de Kythnos. Et ya pas à dire çà débouche le palais. Les Corses, eux, trouvent çà quelconque. Retour au bateau pour une dernière Caïpi. Enfin, pour ceux qui ne sont pas mis à ronfler. Bien fort. J’ai le film.

Athènes épisode II

Samedi. Après avoir vidé le bateau, on part en Taxi à Ermonpoli où le Ferry nous emmène en un peu plus de 3 H au Pirée. Retour au Novotel. Baignade à la piscine. Mais Mister, forbidden car il est 19 H 30 et la piscine ferme à 19 H. Agneau au romarin au restaurant les Platanes dans la Plaka. Coup de fatigue post-repas donc rentrage.

Dimanche. Lever pas très tôt. Relève de la garde pour voir des bidasses en jupette et sabot à pompon lever une jambe à l’horizontale sous un soleil de plomb. Glandage à la piscine et tournage de films sous-marins pour ma collection très personnelle de loutres. Dernière Mythos. Dernier Gyros. Puis, il est temps de reprendre l’avion pour Paris toujours sous une chaleur de plomb.

Epilogue

Avant de partir, je nourrissais quelques appréhensions personnelles à endosser le costume de skipper, près de vingt ans après, et sur un aussi gros bateau. Au final, j’aurai retrouvé mes marques et, plus important, le goût de la croisière côtière malgré le poids des responsabilités. En fait, skipper ce n’est pas compliqué. Le matin, tu fais un briefing. Les autres rangent le bateau et font la vaisselle, pendant que tu rentres 2 waypoints d’un air concentré sur le GPS. Tu notes d’un air appliqué le loch et le compteur horaire de l’utilisation du moteur et tu recopies toujours avec précision les valeurs dans le journal de bord. Que personne n’a le droit de toucher. Un tour d’inspection, puis tu prends la barre, çà se conduit comme un camion, tu jettes un œil désabusé aux instruments de navigation et tu gueules des ordres. Lâche la contre-écoute. Mouline. Plus vite, l’écoute. Borde encore un peu. Moins de génois. Je veux bien le Time To Destination et un peu d’eau. Plus de génois. Pour vomir, c’est sous le vent. 2 personnes à l’avant pour l’ancre. Un de chaque côté pour les pare-battages. Ah putain, on n’a pas des métiers faciles !

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