Addicted to Tamraght

 

L'harmonie, le balancement des lignes, l'eurythmie dans les mouvements apparaissent au rêveur comme des nécessités...
Charles Baudelaire – Les paradis artificiels

 

Ah ! J’te jure, Robert, Rigole pas, ils avaient dû m’filer du kif dans mon caoua mais j’étais plus moi-même.
Guy Bedos – L’Orient, mon vieux Robert

 

Le Pale Rider est de retour

Comme d’habitude, j’arrive en terres Marocaines en sortie d’hiver chez nous. Donc naturellement blanc. Inévitablement fatigué. Le teint un peu have. Le cheveu gris pour faire bonne mesure. Le regard marmoréen pour faire bonne figure. Ce que ne manque pas de remarquer Abdessamad à mon arrivée à Aloha Surf Camp. Comme un médecin faisant son diagnostic. Ce sera une semaine de bodyboard mon ami. Merci mon bon docteur, c’est bien la prescription que j’attendais avec impatience. Ma cure annuelle en somme. Comme les vieux. Mais pas à la Bourboule.

En plus, cette fois, je suis entouré d’un groupe de 60 étudiants Marocains. Alors je fais encore plus pâle, encore plus vieux mais aussi plus rider. Certains, dont je tairais les noms, m’auront même pris pour un prof ou un responsable des étudiants. Sans déconner... Regard marmoréen et soulèvement du sourcil gauche.

 

Et l’Europe s’éparpille

Présentation à Abdoullah, le coach. Je retrouve 2 Allemands, Caro & Pieter. Et 3 Italiens. Rico, Richie et Poveri. Ce n’est pas que le dernier s’appelle comme çà mais comme je ne connais même pas son prénom, je compense avec un peu de culture. Bref, la fine fleur Européenne est amenée par Abdoullah en ce dimanche à la plage de CroCro baignée par un soleil de plomb et assommée par une chaleur estivale. Il y a un bon mètre. Les Italiens font la moue, genre il n’y a pas assez. Ils décident d’attendre que la marée soit encore plus haute. Quelle idée, on est à CroCro, ce n’est pas mieux à pleine marée haute, mais bon. De mon côté, 1 mètre de vague, 32 °C, soleil, pas trop de monde au line up, je pars direct à l’eau. Tout seul. Sans réflexion. J’en profite une bonne heure dans des conditions idéales pour lancer la semaine. Deux droites, deux gauches.

En sortant, je croise Abdoullah qui descend avec les 2 Allemands pour leur cours. Je sors l’appareil et commence à shooter. Je vois Poveri qui y va. Puis qui échange avec Richie au bout d’une demi-heure. Rico passe son tour. Tout le monde remonte. Bilan, j’aurai surtout des bonnes photos d’Abdoullah.

 

Etrangetés à Mystery

Après avoir checké quelques spots dont la Source, on se décide pour Mystery. Je nourrissais le vieux rêve depuis mes pèlerinages précédents de surfer cette longue droite. Et aussi pour le nom du spot. J’ai surfé à Mystery, c’est la classe. J’ai surfé à CroCro moins. Je prends le temps de regarder comment le spot fonctionne en observant une nana, équipée d’une planche jaune, qui s’est mise à l’eau sur la droite du spot mais qui va beaucoup trop au large. Sûrement espère-t-elle choper les grosses séries, mais le calcul semble mauvais. Je descends et retrouve Abdoullah et mes 2 Allemands en pleine préparation. Je vais à l’eau. Direct, vous l’aurez compris si vous suivez. Je prends rapidement 2-3 bonnes droites en restant assez bas.

Abdoullah est encore au bord avec les scolaires. Mais qu’est-ce qu’ils foutent ? Ténébreux. Finalement, ils me rejoignent mais assez vite se décalent vers le centre du spot pour prendre des gauches. Enigmatique. Je continue à aligner les vagues plutôt pas mal malgré la marée montante. Extatique. Je vois la nana revenir. Je la salue en Français. Elle a de beaux yeux. Envoûtants. Elle me salue d’un hello délivré dans un Anglais Oxfordien et enchaine en m’expliquant qu’il n’y a plus de vague, qu’elle est fatiguée, qu’elle va rentrer et me demande quelle est le meilleur chemin pour éviter les roches affleurantes. Strange. Quand tu descends à marée basse, tu es censée avoir vu les cailloux, non ? Mais gentleman et en Anglais, je lui explique la bonne route. Pour ceux qui me connaissent, à base d’un bon Straight On dans la direction de mon bras. Elle me remercie et finit d’un You are French ? Yes. Perché. Et elle se taille. Quand je remonterais sur le parking, elle sera déjà partie. Mystérieusement.

 

D’eau, de reef et de sable

Trip à Imessouane. Avec tout le troupeau des étudiants. Encadré par Youssef, Aziz, Yassine et même Abdellah et Mehdi en renfort. On se retrouve tous au port pour la mise à l’eau. La marée est déjà assez haute, donc moins de courant, les bateaux de pêche sont déjà rentrés et les vagues sont pas trop hautes et plutôt molles. Bon il me faut quand même 10 minutes pour retrouver mes marques sur ce spot toujours compliqué pour un bodyboarder comme moi. On va dire que ma première descente tenait plus de la dérive d’un sac plastique dans l’océan que du surf. Néanmoins, je me reprends et arrive à enchainer pas mal de longues vagues, surtout en gauche, bizarrement pour ce spot. Bon set au final.

Je retrouve le groupe pour déjeuner en terrasse face mer au bien nommé restaurant Les Vagues. Poissons grillés. Succulent. Youssef et Aziz partent pour une session sur le spot du reef au pied du resto. C’est gros. 2 mètres, 2 mètres 50. Sortie de l’appareil. Shooting des surfeurs qui ont du niveau. Là au moins il y a des bottoms marqués et donc photogéniques. Il va falloir que je me le fasse ce spot. Après une bonne heure de spectacle, on remballe et on reprend la route.

 

Sur le chemin du retour on s’arrête dans les dunes pour une session de surf sur sable. Franche rigolade avec l’équipe d’encadrement d’Aloha. Je m’essaie au bodyboard sur sable. N’ayant pas pris assez d’élan, je fais 4 mètres à faible allure avant de m’arrêter. Vous imaginez un escargot ? En gros c’est çà. Et dire qu’il y a un film de ce grand moment de ride...

 

 

L’émoustillement des papilles

Abdellah et Djamila auront œuvré à Aloha Surf Camp pour le plaisir des sens gustatifs et visuels. Comme toujours. Grillades diverses. Poulet cheveux d’ange. Tajine méchoui. Tajine poulet pomme de terre pruneau. Spaghettis bolognaise. Couscous. Fajitas Marocain frites.

Et sinon, mon pêché mignon c’est le jus frais orange banane.

 

Les bad boyz d’Anza

Avec Abdoullah, direction Anza. Je me remets doucement d’un léger passage à vide la veille qui m’a fait écourter une session à Banana par manque d’énergie et par une frilosité revenue. Donc c’est un peu dubitatif que je me prépare. D’autant que le soleil est légèrement voilé. Mais Abdoullah est motivé pour 2, alors j’y vais. Même en essayant d’éviter les séries, la remontée est longue et pleine de canards. Je reprends mon souffle. Puis j’arrive à attraper une très bonne vague. Et me laisse pousser jusqu’au bord. J’attends de nouveau que les séries passent. Nouvelle remontée. Avec encore plus de canards. Je reprends mon souffle. Encore une bonne vague jusqu’au bord. Les vagues ferment systématiquement désormais. La bonne excuse. Un petit arrangement avec moi-même.

Après s’être changé, on met la radio dans le 4x4. Le Morning Show à Momo puis Zineb. Comme on en a marre du rap pour enfant de lunettes noires et voix vocodée, vous voyez de qui je parle, on passe sur le smartphone et j’envoie du PNL. Ou comment faire découvrir à Abdoullah un peu de musique folklorique de chez moi. J’débarque vrr vrr ratatata. Fais gaffe fais gaffe au hebs c’est pa-pata-ta-ta. En retour Abdoullah me fera découvrir du reggae des vrais faubourgs de Kingstown.

Le tentateur de Panorama

Dernier jour de surf. On fait un tour à Banana, où je croise avec plaisir mon pote Amine qui vole de ses propres ailes désormais. Je ne suis pas convaincu par l’état des vagues et encore moins par la surpopulation au pic. Du coup, je pousse pour aller à Panorama d’autant qu’à marée basse çà me plait bien. Je me prépare mais Abdoullah m’indique qu’il verra s’il se met à l’eau. Peu importe, j’ai retrouvé la forme et les petites conditions me vont bien. Il y a du monde mais rapidement j’arrive à prendre une bonne vague et reste bien longtemps, genre 8 secondes peut-être, dessus. Dans ma joie, je fais signe, en toute simplicité et discrétion, en levant les 2 bras au ciel, à Abdoullah, resté dans la voiture. Je continue mon set et dix minutes plus tard qui vois-je débouler à l’eau ? Mon compère Abdoullah. Qui a vu la longueur de ma vague et qui a eu envie de se mettre à l’eau. Je le prends pour un beau compliment. Maintenant quand on me demande mon niveau, je dis que je peux donner envie à un local d’y aller. Abdoullah me taquine sur mon absence de figure sur et en fin de vague. C’est vrai. Déjà, je ne sais pas faire. Ensuite, je cherche la vague sans fin. The endless wave. Mon surf s’exprime sans figure de style et sans ponctuation. Comme un long couteau fin lèverait un filet de poisson. Dans les minutes qui suivent, je claquerais une vague encore meilleure. Puis plus grand-chose pour moi. Et Abdoullah, presque rien. Ma première vague aura donc été une publicité mensongère. Alors on va se faire un tajine à Taghazout pour qu'Abdoullah se remette.

 

 

 

 

Le surfeur des villes s’est arrêté au KM14

Après le délicieux et revigorant tajine, on repart checker le spot Km14. Abdoullah gare la voiture face à la mer et on mate le plan d’eau, sans conviction devant la platitude des débats. Soudain, une Kia couleur orange foncé avec une planche – courte, bien épaisse, et renforcée à l’avant - sur le toit et un mini ballon de football sur la console avant se gare juste à côté de nous. Déjà çà change des habituels 4x4 ou utilitaires blancs, noirs ou gris couleur poussière. A l’avant, un couple, pas plus de 25 ans. Lui, habillé version kéké des plages avec de grandes lunettes de soleil carrées et montures larges dorées. Elle, habillée traditionnellement, avec tunique verte, pantalon du même vert et hidjab rouge. Mais ! Elle a piqué un drapeau ou quoi ? Lui, 1 mètre 02, musculation. Elle, 1 mètre 02, pâtisseries. Elle filme le spot en panoramique et prend quelques photos à la tablette depuis l’intérieur de la voiture puis depuis l’extérieur. Lui met sa combinaison après avoir paradé en Marcel, toujours sans enlever ses lunettes de soleil. La Miss prend son smartphone pour une séance de shooting de son mâle avec sa planche sous le bras, en combi et lunettes de soleil : dos au spot face caméra, la même avec un petit signe de V, la même avec un hangloose, puis la même mais face à la mer trois-quarts arrière. Nouvelle série sans les lunettes de soleil, en mode selfie cette fois. Ils descendent sur la plage et le garçon fait de grands gestes à sa femme, équipée de son smartphone, pour aller se positionner sur les rocher. Mais plutôt du genre ‘Putain, bouge-toi le cul’ que ‘Chérie, je crois que la meilleure position pour me filmer serait sur ces rochers là-bas sur la droite’. Abdoullah : on rentre ? Moi : Attends. Je regarde Kelly Slater se mettre à l’eau. Sourires complices et ironiques. Première remontée, le garçon manque de se prendre la planche sur la gueule dès la première vague. Première descente, il glisse allongé et arrive à se mettre debout alors que la planche est déjà sur le sable. Indubitablement technique. Dans l’affaire, le garçon s’est déporté à plus de 200 mètres de sa femme. La vidéo au smartphone, pas sûr qu’elle arrive sur YouTube. On rentre.

 

Le néo-basané de Tamraght Oufella

Tu prends. Des vagues de qualité. Un surf camp accueillant. Des copains. De la bonne bouffe. De la rigolade. Du partage. Tu mixes bien. Tu chauffes au soleil. Un bon bronzage. Tu roules tout çà. Et tu savoures le spliff. De vrai kif Marocain.

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