Alohavirus-7 versus Covid-19

 

Plus les choses sont simples, moins elles vous causent d’ennuis.
Henry de Monfreid – Vivre libre

 

Le réel quelquefois désaltère l’espérance.
C’est pourquoi contre toute attente l’espérance survit.

René Char – La parole en archipel

 

Anticipation

J’avais déjà les idées directrices, presque les gros titres. Les 7 pêchés capiteux. L’envie, la gourmandise, la luxure, tout çà quoi. Ou, la septième épidémie saisonnière de surf à Aloha Surfcamp. Alohavirus, quoi. Ou, le rythme de mon surf et de mes mélopées s’unissant au rythme des vagues, de la marée, de la musique changeante du royaume divin de Yemanja. Phrase de Roger Bastide dans Images du Nordeste mystique en noir et blanc que j’aimerais bien caler en épigraphe. Ou, une sorte de Hajj païen annuel et personnel. Là, le rapprochement métaphorique ou l’oxymore étant un peu casse-gueule, j’oublie.
Bref, quel que soit l’axe narratif, et il me faut fouiller de plus en plus mon imagination pour en trouver un, le plan nominal s’était bien le même que d’habitude.

Mais tout ne s’est pas passé complètement comme prévu.

 

Aller

9 : 00. RER E. RER B. OrlyVal. 9°C. Orly 4. RAM. Desk 43. Gate F. F 17. ORY. AT 665. 12 : 00. CLASS Y. 22 E. 1 430 Miles. AGA. 15 : 25. Al Massira. 24° C. Toute la poésie d’un voyage résumée en lettres et en chiffres. Méthodique, Précis, Sharp, Pointu.

Jusque-là, tout va usuellement bien.

 

Emménagement

A mon arrivée à Aloha Surfcamp, il y a un groupe d’une soixantaine d’étudiants d’Ifren. J’ai déjà croisé ce groupe il y a 3 ans, enfin pas les mêmes étudiants. Non le souci c’est une fuite d’eau dans la chambre qui m’était dévolue. Donc obligé de passer une nuit dans une piaule de 8 lits simples, qui me rappelle l’armée, quand j’étais encore jeune comme un enfant. Je la partage avec un autre bodyboarder, pas jeune, spotté à Lacanau, venu avec son matos perso, parce que c’est important pour une meilleure pratique, qui a fait une bonne dernière session à Desert Point avec un bon mètre. Un rigoriste.

Dès le lendemain, je récupère une chambre, à droite en regardant la mer de celle du CEO du Surfcamp, avec lit double, une télé qui ne me sert à rien, des sanitaires privatifs, une belle baie vitrée sur la mer et un petit balcon. Déjà heureux bénéficiaire de la clause du grand-père, je profite d’une vraie chambre de daron Marocain. Et en plus, c’est marqué Private sur la porte d’entrée. De quoi se prendre pour un VIB. Very Important Bodyboarder. Ou un vieux.

Pour cette fois-ci, je ne parlerais pas cuisine Marocaine, mais j’ai repris 2 fois du Kefta aux œufs et aux petits pois. Et aussi du tajine poulet citron.

Et jusque-là, tout va notablement bien.

 

Echauffement

Prise de contact avec Ayoub, le coach, et avec une équipée pour la semaine, de moins de 25 ans, Diane, Elisabeth, Solenn & Ambre, Zach & Louis. Premier jour, direction KM 17, avec aussi Lou & Inès qui terminent leur semaine. La marée est plutôt basse et Ayoub impose d’attendre qu’elle monte pour y aller. Il parait que les spots ne marchent pas à marée basse. L’équipée se met à jouer aux cartes sur la plage. Mais comme je ne suis pas venu pour taper le carton, que je n’écoute toujours que moyennement les directives, et que, après n’est jamais mieux que maintenant, je vais seul à l’eau. Les vagues sont petites, mollassonnes mais je reprends contact avec les éléments Marocains et je ne suis pas gêné par tous les groupes d’écoles de surf qui attendent que la marée monte.
J’y retournerai 2 fois mais il y aura pas mal de monde et ce ne sera jamais mieux que les conditions initiales.
Le lendemain, on se fera une journée plage à KM 14, où je claquerai paisiblement 2 sessions. Les conditions sont mieux que la veille mais rien de folichon non plus.
Le surlendemain, rebelote de la veille.

Et jusque-là, tout commence bien.

 

Interlude

Après avoir commencé à mater PSG-Dortmund sur un smartphone diffusant la retransmission vidéo depuis un site Russe, on arrive à regarder le match sur grand écran à Aloha avec une vraie chaine. Le Parc des Princes est peut-être vide mais chez Aloha, il y avait des supporters. Des télé-supporters en somme. Le PSG va en quart, car rappelons-le-nous Paris est Magique, me contente, et la victoire de l’Atletico en prolongation sur Liverpool me ravit. On rêve que Paris aille au bout de la compétition… cette année…

Et jusque-là, tout va presque trop bien.

 

Surf

Marouane, surfeur confirmé du 9-4, rejoint le surfcamp et nous voilà affecté, avec lui, d’un nouveau coach, Simo. Simo est dans les 10 meilleurs surfeurs Marocains actuellement. Un petit gars du gang de Dar Bouazza, Zone B du championnat national de surf. Je connais la bande. Tout s’explique. Et sa mère est Bretonne. On est en phase. Moroccan technique, Breizh spirit.
On va tous les 3 à Mystery. Spot pour lequel je garde souvenir ému datant de 3 ans. Souvenir remémoré l’avant-veille au petit-déjeuner. Ce spot a une âme. C’est marée basse, et ça marche bien, bah tiens, avec une belle droite sur l’éperon rocheux. Quelques très belles vagues pour moi, à mon niveau, qui me rappelle que j’arrive à enquiller des vagues de bonne hauteur et de bonne consistance.

L’après-midi, on ira à Banana. Il y a une barre mais pas trop violente. Je mettrai un petit quart d’heure à la passer en multipliant les canards. Comme quoi, le vieux citadin n’était pas complètement en méforme. Et ma détermination n’a même pas flanché. Une vague à peu près potable et un bon tout droit des familles dans la mousse et ce sera tout.

Le lendemain c’est journée à Imsouane. Un classique. Beaucoup de courant, une bonne vague, une série de tout droit sur plusieurs centaines de mètres, une débauche d’énergie, un déjeuner de poisson frais grillés.

Le surlendemain, vendredi 13, Banana à marée basse. Je ne suis pas super motivé mais Simo me botte le cul. J’y vais. Je prends quelques très bonnes vagues, me prend le chou avec un obtus. Simo se gave. En plus, il se fait filmer sans le savoir par un mec du haut de la falaise. Le film de Simo en action est sympa et il trouvera, par un visionnage intensif, que j’apparais dans le film. Le snapshot me ravira. Un peu comme si j’avais fait une figuration dans un film avec une star Hollywoodienne.

Jusque-là, ah oui, on est bien.

 

Déflagration

Vendredi 13, après Banana, on va à KM 14 retrouver l’intégralité de l’équipée de la semaine, avec la banane aux lèvres. Et là, on apprend que SAR M6 vient de fermer l’espace aérien Marocain pour se prémunir du Covid-19. Rentrant le dimanche, j’espère que ce ne sera qu’à partir du lundi. Et volant avec la RAM, je me dis qu’une compagnie royale en terres Marocaines sera la plus à même de me ramener à Paris. Les informations sont évasives, contradictoires. Je prends sur moi pour envoyer une session, malgré tout.

Et là, en fait, tout part en sucette.

 

Stress

Le samedi est dans l’attente d’informations précises, enfin juste d’information, mon vol n’étant pas annulé. Le surf est fini, la priorité est de pouvoir rentrer. Je sens que le corps a besoin musculairement de se reposer et que la peau a besoin de moins de soleil. On se la raconte comme on peut, dans une sorte de positivisme un tantinet ridicule. Le vol sera annulé en fin d’après-midi et la RAM sera injoignable toute la soirée. Comme le consulat d’ailleurs.

Le dimanche, je commencerais par arriver à joindre la RAM sur son numéro Marocain qui me dira qu’il n’y a plus de vol. Mais que je n’hésite pas à rappeler. On s’appelle pour prendre un thé, ou quoi ? Pour faire court, je passerais la journée par finir par comprendre que je ne peux plus compter sur la RAM et que Transavia sera la seule solution pour le rapatriement en France des ressortissants Français. Le reste de l’équipée qui est venu avec Transavia arrive à rentrer de manière échelonnée. Certains vols ouvrent mais dès qu’ils sont annoncés toutes les places sont prises. Ça pue. Je commence à échafauder les plans douteux d’un séjour prolongé au Maroc. Et je pressens bien que la prolongation pourrait être très très longue. Je me demande même si je ne connaitrais pas un voyagiste spécialiste des Atlas 9-3. Go Back Fast.

Le lundi, je passe la journée à checker mon smartphone toutes les 5-10 minutes pour voir si des vols ouvrent. Après, une bonne dizaine d'heure et un début de désespoir, au-delà du seum, je suis au bout de ma Life, 2 vols ouvrent enfin. Je prends le second et j’arrive bien, malgré une première tentative infructueuse de paiement, à réserver un billet pour le lendemain. Je confesse une petite célébration en hurlant, les 2 poings serrés, comme un footballeur qui vient de marquer un but.

Un avant-goût de délivrance.

 

Retour

Taxi pas trop matinal pour l’aéroport d’Agadir. Réception texto GOUV.FR sur le confinement. Aéroport blindé de Français, Belges et Allemands qui rentrent chez eux. Vol Transavia avec un pilote blagueur et marrant. 3 H 15 de vol paisible entre 2 bordels. OKLM. Retour d’Orly en taxi avec quasiment pas de voiture sur la route. Une expérience que je n’ai jamais vécue même à des heures indues de la nuit en pas loin de 25 années de Paname. Le taxi m’apprend que la Ligue des Champions est en question. Le PSG est maudit, ou bien ?

 

Confinement

Maison, lessives, communiquer que je suis revenu du Maroc. Ah bon, mais tu y étais ? Ah oui, on a parlé de toi à la télé ! Mise en œuvre du télétravail. Poser 2 jours de Congés Payés qui n’étaient pas des vacances. Et vie en confinement, direct. Tout ça pour que je ne puisse pas exhiber vaniteusement mon bronzage. Un pêché d’évité. Dire aussi que je suis revenu affuté. Et là, c’est l’absence de déplacement en confinement qui entraine paresse physique et gourmandise compensatrice du contexte. Deux pêchés de retrouvés.

Alors oui, peut-être que le Covid-19 a entaché Alohavirus-7. Mais il n’a pas emporté cette partie. Certes, il n’a pas fini de nous faire chier. Mais le virus Aloha maintien le moral en confinement. Au moins un temps.

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